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Article de Stéphanie Cudré-Mauroux : Georges Borgeaud ou « le régime de l’alternance ». Les notes se trouvent en fin d’article.

 

Article de Philippe de Riedmatten : Créatures de papier ? à propos des Lettres à ma mère de Georges Borgeaud.




Georges Borgeaud ou « le régime de l’alternance »



Je vous livre pour commencer une note manuscrite non datée se trouvant dans un carnet utilisé par Georges Borgeaud en 1994.

« Italie, du samedi après-midi 10 décembre au 15 décembre. Milan et Pavie.
Pour un colloque universitaire sur l’identité Suisse, sujet creux dont les intellectuels universitaires ont élargi l’abîme ». [note 1]

On pourrait se le tenir pour dit et en rester là. Mais poursuivons tout de même.

   D’origine valaisanne, né selon l’état civil dans le canton de Vaud de père inconnu, vivant entre Lausanne, Fribourg, Paris, Gordes et Calvignac, Georges Borgeaud n’a pas fait de son rapport à la Suisse une thématique obsédante, centrale. Il disait volontiers : « […] Cendrars, pour la Suisse, […] pensait comme moi et l’aimait sans trop se poser de questions. » Peu préoccupé par sa nationalité, il a su pourtant habilement saisir les avantages qu’elle lui offrait ; parfois rat des villes, parfois rat des champs, Borgeaud était « le Suisse de Paris » quand ça lui convenait ; parisien à Paris quand il préférait se distancier de compatriotes trop provinciaux à son goût ; français d’origine quand il se rêvait un père de la petite noblesse française ; valaisan pure souche lorsqu’il était honoré par ce canton ; lémanique quand il se souvenait de son enfance à Aubonne ou de sa jeunesse au château de Glérolles… Au sens strict, il n’a donc pas thématisé sa « suissitude » alors même que l’on connaît son questionnement douloureux et récurrent sur ses origines. Si la question de l’identité suisse a pu lui paraître un sujet barbant pour universitaires, il était en revanche habité par le souci plus romantique, romanesque, dramatique aussi, de ses origines familiales.
   Comme conservatrice du fonds littéraire Georges Borgeaud, j’ai choisi de ne pas rechercher les traces de ces réflexions dans ses romans, mais de me concentrer plutôt sur les dizaines de cahiers, de carnets de notes, de blocs, de petits calepins, de feuilles volantes, complètement inédits conservés à Berne. On verra qu’ils nous révèlent un Borgeaud assez inattendu, souvent éloigné de l’image fanfaronne qu’il livrait aux médias.

   Reprenant la phrase liminaire de Senancour pour Obermann, sur l’importance duquel on reviendra plus tard, je dirais que Georges Borgeaud était « un homme qui sentait, et non un homme qui travaillait ». [note 2] Plus sensuel que bourreau de travail ? Les milliers de petites notes et d’anecdotes que j’ai lues sont là pour démentir et corroborer à la fois cette assertion. Ces pensées très hétéroclites, impulsives, désordonnées – voire bâclées ! – sont le fait d’un velléitaire attachant et indéniablement doué. Plus stimulé par les événements à forte intensité émotionnelle, les colères, les bons mots, le ressassement parfois, que par la continuité d’une réflexion ou l’ascèse d’une activité régulière, Georges Borgeaud a tenté de se convaincre de tenir un journal ; à la manière des enfants, il inaugurait de beaux carnets – offerts par des amis ou choisis avec soin dans des papeteries de Florence – par une page de titre bien calligraphiée, souvent en couleurs ; ainsi nous annonce-t-il le journal d’un « Voyage à Rome du 16 mai au 28 mai 1955 » en tête d’un cahier demeuré vide… C’est le cas aussi de plusieurs calepins restés totalement blancs après des pages de titre programmatiques et prometteuses ; certains n’ont été utilisés que sur quelques pages ou sur un premier tiers. Georges Borgeaud lui-même intitulera « Débris d’un lamentable journal 1937-42. » un carnet qui ne recueillera rien du tout !
    Diariste velléitaire ou aboulique, Georges Borgeaud préfère en fait écrire des Mémoires, certes fragmentaires, désordonnés, non chronologiques, mais des Mémoires tout de même. Peu ou pas de références historiques, peu d’observations contemporaines circonstanciées, Borgeaud ne se préoccupe en réalité que de ses souvenirs, de son passé et appartient en cela à une catégorie de mémorialistes intimistes, introspectifs.

   Ces « jets » littéraires, appréhendés sous l’angle du rapport de Borgeaud à son pays natal, ne forment pas un argumentaire homogène ; ils doivent être lus comme des fragments d’allure buissonnière, un peu décousus, pas forcément cohérents. Un point pourtant – qui pourra sembler curieux si l’on pense à l’enfance perturbée et douloureuse de Borgeaud – lie la plupart des notes entre elles, c’est une nostalgie puissante du pays de l’enfance.

Le pays de l’enfance

   « Ma mémoire affective, cruelle aussi, tire tout, ou peu s’en faut, de mon enfance, de ma jeunesse dont les détails affluent dès que j’écris » [note 3], rapportait-il en 1983. De l’enfance certes, mais d’une enfance revisitée, réaménagée, rêvée… Lorsqu’il songeait à sa contrée natale, Georges Borgeaud se laissait volontiers gagner par les sensations exquises, embellies par le souvenir. Sous sa plume, la commémoration est une opération magique qui sublime la réalité. Les terreurs de l’enfant qu’il était sont momentanément évacuées, les injustices de la société, les brutalités de sa mère, de la famille de son beau-père tenues en marge [note 4] ; elles pourront bien sûr réapparaître à d’autres moments mais n’entachent jamais les rêveries sur le paysage, sur la campagne helvétique.

« Dès mon plus jeune âge, écrivait-il, j’ai vécu de cette idée inculquée que nous étions les citoyens du plus beau pays du monde. Cela se chantait a cappella, dans les chœurs scolaires et jusqu’au régiment. » [note 5]

Lorsqu’il est devant ses cahiers et qu’il remonte le temps, Georges Borgeaud ne retrouve pas le petit garçon meurtri qu’il était, mais l’enfant gambadant dans la nature pour lequel la Suisse et certains lieux comme Aubonne furent des « initiateurs à la beauté du monde » [note 6] :

« Heureux ceux qui ont connu le bonheur et, parfois, l’ennui provinciaux. Heureux encore ceux, qui, comme moi, – disait-il – ont passé leur jeunesse à aller et venir quotidiennement d’une campagne à la petite ville toute proche. » [note 7]

Ce pays, ce temps de l’enfance se transmue dans ses notes biographiques en un âge d’or, celui de la perfection des paysages, d’un monde non détruit encore par le tourisme, l’économie, la surpopulation et… les désillusions dévastatrices de l’âge adulte. Alors que le romancier Borgeaud utilisait en toute connaissance de cause et en toute conscience les ficelles de la fiction et savait faire « mentir la vérité pour être plus vrai », bafouer « le littéral de [la] vie », « réinventer [le] passé », exprimer « les choses et les gens tirés d’une existence parallèle bien plus intacte pour ne s’être pas compromise dans le quotidien » [note 8], le chroniqueur en revanche se laisse surprendre par le romanesque. Sa nature sensuelle gorgée d’odeurs et de goûts vampirise « sous la charge du temps » sa mémoire qui lui « restitue une sensation oubliée, intense sans avoir cherché à la provoquer ». Ainsi, écrit-il avec délice : « en m’éveillant ce matin j’ai vu le soleil fourrager dans la tignasse dorée des tilleuls du cimetière ». [note 9]

Carte du sensuel

    Les souvenirs gustatifs, olfactifs, tactiles sont pour Borgeaud – comme pour beaucoup de sensuels – les sésames de la mémoire. Marcher les jambes nues dans « l’herbe haute des paturages » [note 10] vaudois et valaisans, entendre le bruit frais d’une cascade, rêver dans la sécheresse du Lot aux terres grasses, saturées d’eau du plateau suisse, déguster du pain perdu [note 11], ravive le souvenir d’une Helvétie paradisiaque et fait affleurer toute une série d’anecdotes à connotation sensuelle, sexuelle aussi. Celles qui remontent à la prime enfance sont les plus innocentes et révèlent particulièrement le gourmet qu’il était ; les plaisirs gourmands des gens simples valent bien, selon Georges Borgeaud, tous les raffinements des tables des rois. Je le cite :

« Les croûtes dorées de mon enfance et que j’ai surtout connues chez les Ménétrey étaient un régal.
Aujourd’hui je lis sous la plume d’un sociologue progressiste que les pauvres ont dû longtemps et peut-être aujourd’hui encore se nourrir de pain perdu, tant la société les avaient poussé[s] à la misère.
Ce pain perdu, c’était mes croûtes dorées. On raconte les choses sous un angle qu’elles n’ont point eues.
Chez les M., tout simplement, on ne perdait pas le pain. Il y avait là une sorte de comportement évangélique.
Les imbéciles humilient les mouvements les plus nobles de l’âme, quand ceux-ci prennent leur source dans la simplicité. » [note 12]

À l’interprétation classificatoire et réductrice du sociologue, Georges Borgeaud préfère l’éloge d’un comportement vertueux – « évangélique » – de la société paysanne qui appréciait et honorait les produits les plus modestes, le pain, le lait, le miel ; il montrait ainsi, en plein XXe siècle, son attachement à un système à vrai dire plus senancourien que rousseauiste, revisitait le topos d’une Suisse noble dans sa simplicité, refuge d’une société d’élus, en état d’innocence, à laquelle il appartenait ; l’économie, la retenue dans les jouissances n’est-elle pas la garante d’un plus pur bonheur ?
    C’est dans ce pays, transformé en jardin d’Eden par le truchement de la mémoire, que Georges Borgeaud confesse avoir, à plusieurs reprises, laissé libre cours à des pulsions primitives, skiant nu sur des glaciers, se jetant nu dans des lacs de montagnes, sous des cascades glacées sans éprouver aucune gêne. [note 13] Sa nature sensuelle s’exaltait ainsi jusqu’à la jouissance au contact des éléments ; en harmonie avec eux, elle tend à la fusion parfaite, s’aventure dans une régression symbiotique positivée. C’est le choix de l’abandon aux sensations. Ainsi écrivait-il :

« J’ai, toujours, ressenti la terre, le sol plus précisément, la boue même comme un grand corps féminin sur lequel j’aimais patauger, m’asseoir, me rouler nu. Cela n’a jamais été écrit parce qu’inavouable, peut-être. Mais je me le demande, aujourd’hui, pourquoi ne pas révéler cela aussi, qui n’est point pervers ? J’ai, évidemment, des plaisirs de sanglier solitaire, de bauge. »

Une autre fois, il s’était roulé nu dans un buisson d’orties et, là, avait souffert évidemment le martyre. « Mon érotisme, écrira-t-il bien plus tard, ne va pas jusqu’à désirer la douleur ; je l’ai compris ce jour-là ». [note 14]
    La nature suisse quasi vierge, souvent exempte de toute présence humaine dans les notes de Borgeaud, fut le témoin silencieux, non réprobateur des attitudes primitives de l’adolescent. Complice même, elle accueillait sans poser de jugement ses plaisirs solitaires (Borgeaud reprendra d’ailleurs ce motif dans Le Voyage à l’étranger où le narrateur jouit dans un vivier à truites).
    Bien loin des hommes, les jeux sensuels de Borgeaud le mettaient en contact avec un grand ordre cosmique qui disposait et réordonnait les éléments autour de lui ; terre, eau, air (et par dérivation la boue, les vents [note 15] semblèrent inspirer et modeler la nature première du jeune homme pour qui la société fut par opposition douloureuse voire pernicieuse. Nous ne sommes pas là en présence d’une régression visqueuse, scatologique, négative telle que Bachelard l’avait analysée dans La Terre et les rêveries de la volonté à propos de La Nausée, mais au contraire en face d’une expérience symbiotique, exaltante et formatrice. Georges B. préfère à l’imaginaire de la « pâte malheureuse », celui à peine esquissé par Bachelard de ce qu’on pourrait appeler la boue fécondante ; je découvre d’ailleurs avec plaisir que le passage du livre de Lanza del Vasto, cité par Bachelard, évoque justement l’incarnation positive de Vischnou dans le sanglier, comme Borgeaud l’avait fait dans sa citation sur le magnétisme de la boue. Borgeaud faisait partie de ces « grands rêveurs terrestres » qui aiment l’argile « comme la matière de l’être », [note 16] qui positivisent l’enveloppement fécondant de la terre.

Les sublimes glaciers de l’introspection

    Dans ces mêmes années, contrastant avec les plaisirs solitaires et libérateurs du petit sauvage – qui d’ailleurs marqueront durablement l’adulte qu’il deviendra –, les chanoines de Saint-Maurice tentaient de canaliser par une éducation humaniste bien que peu permissive la nature jouisseuse de Borgeaud. Filant à nouveau la métaphore montagnarde, l’écrivain de quarante-cinq ans se souvient de ces années d’enseignement catholique qui le conduisirent à la conversion :

« Vraisemblablement, c’est pour nous fixer définitivement sur ces hauteurs dont la nature environnante nous donnait le fier exemple que mes éducateurs religieux conduisirent nos âmes puériles sur les sublimes glaciers de l’introspection, de l’intimidation, humiliant notre condition animale, nous roulant dans la fange du péché originel, nous interdisant, plus précisément, de jeter un regard sur notre nudité, nous enjoignant de l’ignorer »

écrivait-il avec ressentiment dans La Parisienne. [note 17]

    Je crois que c’est dans ces années d’internat, étrangement résumées dans cette dernière citation si contrastée, que se forge la nature profondément ambivalente de Georges Borgeaud qui fera coexister en lui, dans un même mouvement, dans une même pensée, l’adhésion et le rejet à un propos, le désir du « sublime » et l’attrait pour la « fange » (je reprends ses notes), le goût pour le raffinement de l’esprit et le besoin du rudimentaire, l’homme éminemment social et l’ermite misanthrope, le sensuel et l’abstinent, le nostalgique et l’amnésique… Le paysage naturel de la première enfance s’était greffé dans la mémoire de Borgeaud comme un décor de grave simplicité ; le passage à Saint-Maurice fut quant à lui déconcertant ; exaltant, touchant même au sublime (rappelons-nous des termes enflammés utilisés plus haut) mais déstabilisant aussi par ses interdits, ôtant à l’adolescent tout repère. Dans ses notes-mémoires, Georges Borgeaud, se souvenant des fastes de la liturgie catholique, hésite entre reconnaissance et ressentiment, les deux impressions se mêlant à tout jamais lorsqu’il évoquera Saint-Maurice d’Agaune. Voici ce qu’il écrivait, des années plus tard, lors d’un voyage vers l’Italie.

« Passant à St Maurice où le train s’arrêtait, je fus tenté par un désir très fort de descendre et de me rendre à pied jusqu’à la basilique. Il me semblait que je pourrais y pénétrer par la lourde porte qui, entrouverte aurait laissé passer une psalmodie – c’était l’heure – le chant des complies. Je savais par les rumeurs que le plain-chant y était rare et que les chanoines exprimaient les heures canoniales – quand ils ne les avaient pas supprimées – en français et surtout que la Communauté s’était clairsemée, que ceux qui restaient ne portent le camail rouge que dans certaines cérémonies légèrement solennelles… tout cela que je désirais revivre pouvait ne plus être pratiqué sans doute. Le train repartit avec moi et aussitôt après le tunnel si proche du préau et de la cour du monastère je retrouvais la glaciale et ordonnée discipline protestante du pays de Vaud où les temples ne sont ouverts que le dimanche. Mon chagrin d’être privé définitivement de mon Église pour laquelle j’avais abjuré dans mon adolescence. Soudain je mesurais l’orphelin que j’étais devenu. » [note 18]

On lui avait détruit « le seul lieu qu’[il]croyai[t] durable. / C’est une adolescence rejetée sur la poubelle du monde », [note 19] écrira-t-il quelques jours seulement avant de mourir.

« L’espace désenchanté »

    De toutes les nostalgies itératives que Georges Borgeaud a exprimées en litanies au fil de ses notes, celles qui le tourmentèrent de façon obsessionnelle réunissaient dans une même plainte l’évolution de l’Église et la destruction du Valais. [note 20] Nostalgie du plain-chant et du latin, regret des solennités de l’ancienne liturgie, Georges Borgeaud a exécré Vatican II autant que les années d’après-guerre, les « trente glorieuses », responsables de l’accélération de l’histoire et du développement économique. Dans la vision du monde borgealdienne, transformation de l’Église catholique et progrès économique sont deux mêmes fléaux qu’il ne se lasse pas de dénoncer.

« Le Valais absolument acheté par l’argent international. Tous les arrivés, les vedettes, les oisifs au compte en banque inépuisable, y séjournent, y bâtissent, y spéculent, apportant les luxes idiots, les paresses fastueuses, les sports mondains, les scandales coucheurs, les extravagances couturières, les voitures tout terrain et à chenilles pour traverser l’épaisseur des chèques et des décharges de la consommation, des surplus… pendant que dans le même pays continuent à vivre les indigènes qui n’ont pas eu les moyens de s’adapter à ce souffle destructeur […]. Bref, une grande part des valaisans ruraux, des montagnards subissent l’occupation de leur pays par les grands nantis, la chansonnette à Rolls Royce, vivent à côté du désœuvrement et de l’extravagance…» [note 21]

Quel homme Georges Borgeaud était-il devenu en 1973, date de cette citation et du premier choc pétrolier qui marquera d’ailleurs la mutation de cette folle période de croissance ? Souvent tourmenté, c’est un écrivain dépité, en colère, qui déplore les ravages de la moderne société de consommation mais c’est aussi un enfant à qui l’on a gâché ses souvenirs et qui découvre la nostalgie des « impossibles voyages dans le temps ». Petit, écrivait-il, « [je] me remplissais les yeux et le cœur de la beauté de la montagne, de lieux secrets, et encore sauvages. À présent ils sont, tous ou à peu près, défigurés par le tourisme et les lieux communs qu’inspire le ridicule attachement à la patrie. Patrie pour quelqu’un sans père m’a toujours paru ridicule ? ». [note 22]

« Je ne vois pas du tout pourquoi partir, comme je ne vois pas bien pourquoi rester. »

   « Mon enfance valaisanne, se souvient-il, me poussait à passer la frontière. J’avais besoin d’inédit ». [note 23] Alors que l’inédit et les hauts lieux littéraires se situaient pour Georges Borgeaud plutôt du côté de Paris que de l’Italie ; que l’on accède habituellement à la capitale française de façon assez douce par la plaine et le Jura, il a, de façon somme toute surprenante, toujours relaté sa sortie de Suisse comme le franchissement difficile, risqué, de hauts sommets inhospitaliers. Avec violence, détermination, déchirement, il fallait « attaquer » la montagne, la dominer pour avoir le droit de s’émanciper. « [N’]ayant connu dans ma jeunesse que la vallée du Rhône comme une totalité d’une prison dont on veut sortir pour aller en Italie à pied, […] passer la frontière hérissée de montagnes, de blocs plus ou moins inaccessibles a été le plus fort de mon désir dans ma jeunesse. Il faut qu’il y ait une frontière entre l’habituel et l’inconnu. J’ai vécu avec cette obsession. […] Pour traverser les obstacles du (relief), il fallait des sentiers de douaniers ou alors un tunnel qui simplifiait tout comme un drain dans la chair de la montagne ». [note 24]
    Le départ de Suisse n’a été ni serein, ni facilité d’aucune manière par la nature du pays qu’il fallait quitter ; ce départ s’est fait (en tout cas dans la mémoire de l’écrivain adulte) par obligation, a été nécessaire pour des raisons de survie. Apparentée à une épreuve initiatique, l’évocation de ce relief qui résiste fait écho à un sentiment très intime que Borgeaud n’exprimait pas en public et occultait même lorsqu’il parlait de son installation à Paris. De fait, des réalités bien plus prosaïques avaient poussé celui qui n’était même pas encore un jeune écrivain bourré de talent à se jeter sur les routes. Pour passer à autre chose, Georges Borgeaud devait dresser une frontière (réelle, imaginaire, puis romanesque plus tard) avec la réalité de son enfance ; l’« inconnu » ouvrait la perspective d’une vie d’adulte réussie, d’une rédemption. Pourquoi partir ? Pourquoi Paris ? Dans ses Mille feuilles, il se résumera ainsi : « […] Être pauvre m’est toujours apparu moins honteux à Paris que dans mon petit pays où la réussite sociale se mesurait, de mon temps, plus volontiers au brillant des chaussures qu’à celui de l’esprit ». [note 25]

   Celui qui se disait publiquement si attaché à Paris, qui se sentait comme « un palmier transplanté en terre Adélie » [note 26] s’il devait s’en éloigner, n’éprouvait en vérité pas de façon si constamment fusionnelle sa relation à la capitale. Bien dans la ligne de sa personnalité ambivalente, son attachement était sans doute plus contrasté : « Moi j’aime toujours la campagne et toujours Paris », [note 27] écrivait-il dans les années soixante, se réjouissant dans un même temps « de partir et d’aller voir si les mélèzes, entre Aigle et Bex, [avaient] le vert tendre du premier printemps qui leur est si particulier ». Et, à propos des citoyens de ces deux pays : « Les Français ont trop de travers, ils en sont agaçants. / Les Suisses ont trop de qualité, ils en sont agaçants. / Ce n’est pourtant pas le juste milieu qu’il nous faut mais quoi ? » [note 28]
    Double appartenance, double séduction, être là mais être ailleurs aussi, nous amène tout naturellement à évoquer l’écrivain avec lequel Georges Borgeaud s’est senti en si grande intimité : Senancour.

À la recherche d’Imenstròm

    Pendant qu’il lisait Senancour en vue de la préface qu’il écrivit pour l’édition d’Obermann dans la collection 10/18, Georges Borgeaud a pris des notes, relevé des citations et élaboré son texte dans un petit bloc ; en marges de certaines des notes, il écrit : « moi », « bibi ». Est-ce que l’idée exprimée par Senancour le touchait personnellement ? Était-ce pour insister sur un sentiment d’identification à Obermann ? Ou pour souligner son indéfectible complicité avec la personnalité de Senancour ? Difficile de trancher. Ce qu’il appréciait sûrement chez ce « précurseur du romantisme intérieur », c’est sa noblesse dans la détresse ; c’est un homme qui « a de la pudeur et de la distance avec son pathétique », [note 29] écrivait-il. Il trouvait bien sûr chez lui la mélancolie, le désenchantement, le désespoir, l’ennui qui décolore, rend insipide le quotidien ; il y trouvait aussi exprimés les sentiments d’incommunicabilité, de solitude irrémédiable, la vanité de l’existence, l’impossibilité à trouver sa place, l’inadaptation foncière qui lui semblèrent à lui-même si souvent familiers ; mais il admirait aussi l’énergie, la vitalité, la persévérance courageuse dont Senancour dote Obermann. Le « sursitaire » – puisque tel est l’état de l’homme – s’oublie quelques instants devant une jonquille, un bac de crème fraîche ou dans l’odeur des fraises des bois puis retrouve son « nomadisme inquiet ».
    Lausanne, Fribourg, Paris, Gordes, Cajarc… comme Obermann (qui tente de se fixer à Saint-Maurice, à Fribourg ou à Paris [note 30]), Georges Borgeaud s’est par la force des choses arrêté dans certaines demeures mais n’est jamais parvenu à y installer son bonheur dans la durée ; même dans le pigeonnier tant aimé du Lot, au bout d’un certain temps ce qui aurait réalimenté sa ferveur manquait ; chacun des lieux avait ses avantages bien sûr, abritait certaines réjouissances, lui convenait pendant quelque temps mais il a toujours fini par s’y ennuyer. Lors d’un voyage vers l’Italie, alors qu’il transitait par la Suisse, Georges Borgeaud écrivait ceci :

« Je traversai mon pays dont je reconnus l’ennui et son pittoresque car cette nuit-là un clair de lune absolu blanchissait le lac Léman. La Savoie en face avait éteint tous ses feux. Être chez soi sans s’y arrêter [note 31] me paraissait le comble du bonheur qui avait effacé [des] souvenirs souvent plus mauvais que bons. » [note 32]

Être chez soi sans s’y arrêter préserve de l’ennui mais condamne de facto à un voyage perpétuel. « Les êtres plantés par le hasard comme les arbres et qui jamais ne trouvent leur terrain » est une des réflexions que se fait Borgeaud à la lecture du dernier paragraphe de la lettre CXXV d’Obermann, dont il a signalé l’importance par un « moi » inscrit dans la marge. Une note précédente, accompagnée d’un « bibi » manuscrit, évoquait la réalité toujours trop décevante en comparaison des lieux rêvés :

« [Obermann] cherche un lieu entrevu intérieurement qui soit dans la réalité. Il passe certains lieux ressemblant à ceux qu’il désire mais un trop long arrêt lui demande qu’ils ne rejoignent pas tout à fait la vision intérieure. »

Et justement, pour Obermann, ce ne seront pas des endroits réels, Martigny, Fribourg ou Chupru, qui auront le pouvoir de le retenir durablement et de tromper son ennui, mais Imenstròm, lieu imaginaire. Pour Borgeaud, ce sera le pays tout aussi imaginaire de son enfance, indéterminé et embelli, vers lequel il ne se lassera jamais de retourner.

Hymne votif

    Pour Jean Tardieu et Jean Follain en visite chez Borgeaud à Saint-Saphorin après la guerre, « La Suisse, le Pays de Vaud […] leur paraissait appartenir à la fable, au conte de fées. Ils regardaient nos maisons intactes, fleuries comme si leurs murs étaient de nougatine ou de chocolat. Quant à nous, Confédérés, nous avions souffert d’avoir été mis à l’écart des événements, d’avoir été enfermés sous une cloche de verre. Ces gens de l’autre côté de la frontière portaient sur eux le prestige douloureux d’avoir eu à choisir non sans risques leur liberté. » [note 33]
   Comme pour ses amis français, la Suisse des notes biographiques de Borgeaud est en sucre. Il n’aime décidément pas ce qu’elle est devenue à la fin du XXe siècle ; mais ce qui compte ici pour nous c’est comment l’a restituée son imaginaire. Ayant fait allégeance dans ses romans à l’exigence de vraisemblance réaliste, Georges Borgeaud s’est autorisé le rêve dans ses notes personnelles non destinées, rappelons-le, à la publication. Un peu paradoxalement, les romans, si intriqués dans sa biographie, n’ont pas « libéré » Georges Borgeaud de sa nostalgie ; les exigences de l’illusion réaliste, trop contraignantes, ne furent en fait qu’un demi-exutoire, une demi-libération. De par sa conception traditionnelle du roman, il fut impossible à Borgeaud d’y intégrer complètement sa Suisse idéale. Le romancier était prudent, sans nul doute en état d’alerte – il fallait que le lecteur y croie –, mais l’auteur des petites notes était peut-être un peu moins vigilant, si bien que, par instant, surgit dans ses cahiers, l’expression d’un Grand Rêve intemporel. Difficile peut-être d’inclure de façon plausible dans un roman du XXe siècle la société idéale, autarcique d’Obermann à Imenstròm (Borgeaud s’y est à peine risqué à la fin du Préau, dans L’Arche, le chalet de Mère Catherine) ? Peu importe. Georges Borgeaud s’est donné licence de l’intégrer complètement dans ses souvenirs d’enfance…
    Il écrivait dans Fêtes votives, paru en 1956 dans La Nouvelle Revue française : « […] j’espère entrer, un jour encore, à nouveau dans une Fête de l’enfance. [Mais je] sais que la déception toujours m’y attend » ; [note 34] le temps qui passe avait peut-être fané la réalité mais Georges Borgeaud n’a pas laissé son imagination se défraîchir. Il lui restait à opposer à la réalité trop prégnante, la puissance des désirs, ce qu’il a entrepris de faire en toute légitimité dans ses notes personnelles.
   « On n’emporte pas la patrie à la semelle de ses chaussures », avait proclamé Danton, ce « terrifiant mais attendri révolutionnaire » cité à plusieurs reprises par Borgeaud qui aurait pu lui répondre : on l’emporte alors dans ses rêveries.

                                                                                                     SCM

Notes

1. Premier des deux cahiers « Entrée des Français dans Vienne », 1994, 16,8 x 22 cm. Ce cahier, ainsi que tous les autres documents inédits cités dans cet article, proviennent du fonds Georges Borgeaud conservé aux Archives littéraires suisses à Berne. J’ai systématiquement respecté la ponctuation et l’orthographe.
2. Georges Borgeaud a relevé justement cette citation dans un bloc de notes consacré à sa lecture d’Obermann.
3. Georges Borgeaud : Mille feuilles III (abrégé : MF), La Bibliothèque des arts, Lausanne, 1997-, p. 77.
4. « Tout m’apparaît au loin des années d’une grande douceur, comme si toute souffrance et amertume avaient été annulées », écrivait-il dans un petit carnet largement dépiauté (1985, 10,5 x 15 cm).
5. MF I, op.cit., p. 70.
6. MF III, op.cit., p. 139.
7. Ibid.
8. MF II, op.cit., p. 88.
9. Premier des deux cahiers « Entrée des Français dans Vienne », op.cit.
10. Dernier des trois carnets en tissu beige, imprimés « Notes », 1934, 1964, 1968, 1975. Le passage cité est de 1968.
11. Georges Borgeaud a pensé à utiliser « Pain perdu » pour le titre d’un de ses livres, recueil peut-être de petites notes.
12. Carnet vert clair à spirale 9 x 14 cm, 1972-1975.
13. Dans ses notes sur Obermann, Georges Borgeaud relève que l’auteur des lettres se déshabille dans la solitude de la haute montagne. Il ajoute dans la marge « Important » et note entre parenthèse : « on trouve cela chez Jouve ».
14. Cahier jaune avec tranche noire 17 x 21,8 cm, 1957. Ce cahier comprend un monotype de Palézieux.
15. Christine Schnidrig s’est intéressée dans sa thèse à la présence de l’eau et du soleil dans les romans de Borgeaud (Georges Borgeaud, ou le salut par l’écriture, La Baconnière, Neuchâtel, 1994).
16. Gaston Bachelard : La Terre et les rêveries de la volonté, Librairie José Corti, Paris, 1988, p. 131.
17. MF I, op.cit., p. 71.
18. Petit bloc orange « Rhodia », 8,5 x 12 cm.
19. Bloc moyen format orange « Rhodia » 10 x 14,2 cm. Quelques pages utilisées concernent notamment sa toilette mortuaire.
20. On notera encore dans la citation suivante à quel point le sentiment de plaisir, de bien-être pour Georges Borgeaud est séparé du commerce des hommes : « Sans doute dans mon enfance, ma jeunesse douloureuse et pitoyable, je ressentais toutes choses où l’homme n’apparaissait pas, la nature bien évidemment, la liturgie, la musique, la poésie avec une intensité d’autant plus grande qu’elles recouvraient une perpétuelle détresse d’une couverture plus ou moins épaisse » (liasse de feuilles, non datées, 10 x 13,5 cm)
21. Carnet vert clair à spirale 9 x 14 cm, 1973.
22. Deuxième des trois cahiers bleus à tranche noire, 17 x 22 cm, 1996.
23. Cahier jaune, 16,7 x 21,7 cm.
24. Grand cahier vert à spirale, utilisé tête-bêche, 21 x 29,5 cm. Ce cahier est souvent à peine lisible ; G.B. l’a utilisé en toute fin de vie, au moment de sa maladie.
25. MF IV, op.cit., p. 48.
26. MF I, op.cit., p. 21.
27. Premier des trois carnets en tissus beige imprimés « Notes », 1957-63. 10 x 14,7 cm.
28. Carnet vert clair à spirale 9 x 14 cm.
29. MF I, op.cit., p. 122.
30. G.B. note dans son bloc Obermann : « je me suis aussi baigné, mais nu, à Pissevache. L’extraordinaire remarque que je puis faire : c’est que les lieux et les plaisirs de S. ont été exactement les mêmes et je les partage, donc, avec lui. Mais cela n’est-il pas commun à tous les gens de là-bas ? y compris C. F. Ramuz ? ». Dans cette note, comme dans son introduction, Borgeaud amalgame vie d’Obermann et vie de Senancour, comme le fait Monglond dans Le Journal intime d’Oberman, ouvrage qui sert d’introduction au texte original de 1804 de l’Obermann de Senancour (Arthaud, 1947. 3 vol.). C’est l’édition que consulte Georges Borgeaud.
31. C’est moi qui souligne.
32. Cahier vert, 16,7 x 21,7 cm.
33. MF II, op.cit., p. 114.

34. MF I, op.cit., p. 56.

 

 

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Créatures de papier ? Les Lettres à ma mère de Georges Borgeaud

 

Maurice Zermatten disait « Borgeaud n’invente rien : il se livre ». Cette remarque semble d’autant plus révélatrice une fois lues les Lettres à ma mère, qui viennent s’ajouter à la liste des éditions de la correspondance extrêmement riche de l’écrivain suisse (Gustave Roud – Georges Borgeaud, Correspondance 1936-1974 éditée par Anne-Lise Delacrétaz en 2008 ; notons encore celle de Borgeaud et de Charles-Albert Cingria, établie et annotée par Stéphanie Cudré-Mauroux en 2008). Un homme de lettres, l’écrivain natif de Lausanne l’est donc à tout niveau.

 

Si donc il est permis, encore une fois, à Borgeaud de se « livrer », c’est grâce à l’excellent travail de Christophe Gence – auteur, notamment, d’un article scientifique à teneur biographique (« "Je serai un bon écrivain quand j'aurai 150 ans..." Eléments pour une biographie ») contenu dans l’ouvrage Georges Borgeaud (sous la direction de Stéphanie Cudré-Mauroux), paru en 2008 pour les dix ans de la mort de l’écrivain – et, bien sûr, de Stéphanie Cudré-Mauroux dont le nom, on le voit, ne cesse de revenir dans ces lignes. La directrice de l’édition des Lettres à ma mère occupe en effet de multiples rôles prépondérants pour la compréhension et la mise à disposition des ouvrages du plus Parisien des écrivains romands : à la fois conservatrice du fonds Borgeaud à la Bibliothèque nationale suisse, elle est également membre du conseil de la Fondation Calvignac, créée en 1997 par Georges Borgeaud lui-même, ainsi que responsable du site internet georgesborgeaud.ch. Bref, rares sont les personnes qui pourraient prétendre à pareille intimité avec l’œuvre et la vie du romancier et épistolier dont nous fêtons cette année le centenaire de la naissance. Il s’ensuit, dès lors, un remarquable travail d’annotation et d’encadrement critiques, d’une rare érudition : on apprend ainsi, entre autres exemples, dans la lettre du 19 mars 1956, que René de Bramois ou R. de Bramois ont été les pseudonymes utilisés par Borgeaud pour ses chroniques destinées au public féminin, parues dans L’Illustré : « [...] tu pourras lire dans L’Illustré, à partir de samedi prochain je crois, à la page de la femme, des chroniques de moi, signées René de Brémois. Les chroniques ont pour titre général : Mesdames, ayez du goût. Tu auras du plaisir à me lire, car je m’amuse, à propos de goût, de faire des remarques judicieuses sur les Suisses. » (p. 621). Chroniques (disponibles sur georgesborgeaud.ch) qui ne sont absolument pas dénuées d’intérêt pour découvrir le mordant et l’ironie du Romand, même lorsqu’il s’agit de traiter de thèmes pourtant éminemment épineux pour lui, tels que l’exclusion de l’enfant.

 

La relation épistolaire de l’auteur du Préau à sa mère fourmille donc d’informations plus ou moins intimes (« J’apprends, ainsi, avec soulagement, la mort de ta belle-sœur », p. 456), relatives au contexte de production de ses livres, à ses opinions politiques ou à son service militaire. S’en dégage une forte impression, pour le lecteur, d’être aspiré dans un Bildungsroman ou, comme le dit l’avant-propos, dans « une biographie de Georges Borgeaud "en temps réel" » (p. 8), à la condition, que certains pourront trouver rédhibitoire, de soi-même connaître les tenants et aboutissants des révélations que les lettres dévoilent. Accéder à l’univers de l’auteur et entrer dans le maelström relationnel qu’il entretient avec sa mère ne se font ainsi pas sans un effort préalable de recherche ou de lecture, qui peut fasciner aussi bien que rebuter.

 

Le cri de l’absente

 

Le véritable intérêt de l’ouvrage réside, selon moi, dans la brillante absence des réponses de la mère de Georges Borgeaud : « Georges Borgeaud disait avoir jeté, dans un mouvement de colère, la totalité des billets que sa mère lui avait envoyés. A quelques rares exceptions près que nous reproduisons dans ce volume, ses archives, en effet, n’en contiennent pas » (« Avant-propos des éditeurs », p. 6). Pourquoi, alors, publier une correspondance qui n’en est pas une ? Ne pourrait-on pas regretter ce monologue, cette focalisation solipsiste autour de la figure par trop sacralisée de l’auteur ? Selon nous, il faut plutôt s’en réjouir, puisque c’est ce qui fait toute la subtilité de ce livre : la restitution de la présence maternelle par la parole de Borgeaud, la résurrection de la génitrice dans le logocentrisme même de son fils. La totale dissymétrie offerte au lecteur ne fait alors qu’inscrire de manière patente ce que l’écrivain voulait faire disparaître à jamais. Cet échange à sens unique m’évoque, de manière rapide et peut-être abusive – puisque les objectifs et les procédés sont fort différents selon les textes observés – ce que Jacques Derrida a pu faire ressortir chez Rousseau ou Platon, à savoir que le discours est souvent hanté par ce qu’il cherche à exorciser. Georges Borgeaud, de même, « dit » sa mère sans vouloir la dire, la fait parler alors qu’il souhaite la taire, rendant alors sa propre voix possible uniquement grâce à celle qu’il désirait réduire à néant. Cela nous montre qu’il y a sans doute plus ici qu’une « biographie ». L’écriture de Borgeaud en effet, va restituer la présence d’Ida par le langage et englober le lecteur dans une véritable création ou recréation de la figure maternelle, dans une sorte de cercle herméneutique et archéologique obsédé par le manque. Le signataire de ces lettres n’est ainsi pas un Georges Borgeaud qui serait seulement « fils » ou « biographe » malgré lui, mais bien toujours déjà un Borgeaud « auteur », un sujet aux multiples visages. Ces êtres sont, en ce sens, « de papier », puisque, pour reprendre Derrida lui-même, dans son De la grammatologie, ce que le texte veut dire, fondamentalement, « c’est l’engagement et l’appartenance qui enserrent dans le même tissu, le même texte, l’existence et l’écriture. »

 

C’est ce que ce travail d’édition permet de générer, à mon sens, et tout son mérite est là. En nous « livrant » cette correspondance amputée, Stéphanie Cudré-Mauroux et Christophe Gence nous rappellent que l’écriture peut toujours signifier plus que ce qu’elle veut, à l’origine, exprimer, peut toujours dépasser ses limites, même si ces dernières ont été imposées par l’auteur lui-même.

 

Philippe de Riedmatten