1958

Année des 44 ans, de la première évocation du cancer de Juliette Poelman, du suicide de Jean-Pierre Bourdeau (modèle du personnage Antoine Cerniat du Jour du Printemps).

14 janvier. Carte postale à Gustave Roud de Lausanne. Conservée au CRLR. « Carissimo, / Je mourrais du désir de monter à Carrouges ! mais ma mère s’était mise dans la tête que j’agirais comme un fils indigne si je ne lui avais pas donné le dernier lundi, ce jour que je pensais passer auprès de ta sœur et de toi. Je n’ai donc pas téléphoné car je craignais la voix des sirènes carrougeoises et vous m’auriez dérouté de ces devoirs-corvées familiaux. Ô désagréments des retours au pays natal ; ce sont les importuns qui vous mangent. Heureusement, il y a eu cette heure qui a été une après-midi merveilleuse à L. » Fin du mois. Carte postale à Gustave Roud de Paris.

10 février. Lettre à sa mère de Paris. « Ma bien chère Maman, je n’ai pas tenu ma promesse, mais j’ai quelques excuses. J’ai une amie [Juliette P.], à Paris, que j’aime beaucoup et que j’ai trouvée à mon arrivée à Paris à la clinique. On lui avait enlevé, la veille de mon départ, un sein. […] J’ai été, chaque jour, rendre visite à cette gentille mais malchanceuse fille et toute ma vie a été déroutée. Elle est partie, à présent, pour le Midi de la France, dans sa famille. […] Je travaille beaucoup à mon nouveau livre. »

9 mars. Lettre à sa mère de Paris. « Je t’écris en regardant tomber la neige et je me dis que là-bas, en Suisse, il doit faire un froid rigoureux. Je donne à manger aux oiseaux, mais j’en trouve, parfois, morts sur le balcon. Heureusement, je suis bien chauffé. Je travaille beaucoup à mon livre ces temps-ci et cette année sera la bonne. » 21 mars. Suicide probable de Jean-Pierre Bourdeau dans un village du Dauphiné (France).

5 avril. (Samedi-Saint) Lettre à sa mère de Gordes. « Ma bien chère Maman, tout d’abord mes plus tendres souhaits pour ton anniversaire. J’aurais voulu te télégraphier ce jour là. J’étais en route avec les Arland pour venir ici où nous passerons les fêtes de Pâques, et les postes étaient en grève ce jour-là. Joli poisson d’avril. […] Je suis ici avec le directeur de la N.R.F. et c’est extrêmement important pour moi de le ménager. Je te laisse déjà et t’écrirai de Paris où nous rentrerons (en voiture) dans 3 ou 4 jours. »

24 août. Lettre à sa mère de Gordes. « […] j’ai passé mon temps à corriger mon roman, à le mettre définitivement au point en compagnie d’un homme dont c’est exactement la fonction. Je suis demeuré à Paris jusqu’à la mi-août et des amis parisiens, le Général Bouvard et sa femme m’ont amené en voiture à Gordes où nous pensons rester jusqu’à la mi-septembre. Les premiers jours de l’installation à la maison ont été pris par une mise en ordre et en train qui m’a empêché de t’écrire. / Je vais assez bien et je suis, surtout, heureux d’en avoir fini avec mon roman qui risque de faire parler de lui. Tu le verras en automne. C’est, toujours, matériellement que la vie est difficile et j’en crève. / Tu recevras avec le même courrier un numéro de Plaisir de France de ce mois dans lequel j’ai collaboré justement sur Gordes. Tu y reconnaîtras une photographie de ma chambre et de mon chat. […] Ici, il fait beau, un peu chaud, et le silence me fait beaucoup de bien. Je me sens abruti assez profondément par mon travail, mes soucis. Je voudrais que cette année les choses tournent pour moi favorablement et que je puisse vivre plus facilement et te faire bénéficier de ma chance. Qui sait ? Mon livre sera, peut-être remarqué pour les prix. […] Je pense que cet hiver, je serai naturalisé français tout en gardant ma nationalité suisse. C’est un avantage. / Je n’irai pas à Lausanne cette année. Je n’en ai pas l’argent, ni l’envie, malgré que j’aurais du plaisir à te voir, mais la Suisse m’ennuie au plus haut point. je viendrai quand mon livre aura paru. »

12 septembre. Carte postale à sa mère de Vallauris. Se trouve chez Juliette Poelman. « Ma bien chère Maman, je passe quelques jours bien agréables chez des amis parisiens où j’ai été invité. Ils ont une petite maison de campagne et chaque matin je descends à Golfe Juan me baigner à la mer, ce qui ne refait une santé. Je pense à toi et j’aimerais bien te faire partager mes joies. Cela viendra. Dans une semaine, je serai de retour à Gordes, puis de là à Paris. » 13 septembre. Carte postale à sa mère de Monaco. 22 septembre. Lettre de Gaston Gallimard annonçant que La Vaisselle des évêques est retenu.

26 novembre. Lettre à sa mère de Paris. « J’ai beaucoup fait pour mon livre qui va voir incessamment le jour. […] Je ne désèspère pas pouvoir venir à Lausanne pour la fin de décembre ou pour le commencement de janvier. Je ferai accorder mon voyage avec l’apparition de mon roman dans les vitrines des libraires suisses. […] J’ai reçu une proposition de la Feuille d’avis de Lausanne : une demande de nouvelle pour leur numéro de Noël. Je suis tout à fait d’accord. Je pourrais payer ainsi la réparation de la belle montre que tu m’avais donnée en argent et que j’aime beaucoup. Je l’ai donné à réparer à Lausanne et je leur ai écrit que je la ferai prendre ou que j’irai la chercher moi-même. »