1971

Année des 57 ans.

3 janvier. Lettre à Yoki de Paris. « Bien chers Joan, Yoki et Patrick, / Comment vous faire comprendre le plaisir, le bonheur, que j’ai pris à passer avec vous les jours de Noël ? Il y a bien longtemps que le vieux solitaire – un peu mondain – que je suis, n’avait ressenti auprès de lui autant d’amitié, de chaleur et d’attentions. Cela a un autre prix, justement, que mes trop nombreuses relations. Je veux vous en remercier encore et je vous en remercierai longtemps. / J’ai d’autant plus regretté de vous avoir quittés que mon séjour chez Nourissier a été compromis par cette neige que les méridionaux ne connaissent pas et qui les a si profondément bouleversés. Je suis arrivé à Nîmes le mardi, vers 5 heures, après un retard de deux heures car le train a franchi la zone “sibérienne”, pour reprendre le vocabulaire des journalistes, avec une lenteur de convoi funèbre… bref, Nourissier n’était pas à la gare, les cars pour Uzès étaient supprimés, les taxis demandaient 300 – frs. nouveaux pour me conduire à Arpaillargues… D’autre part, on n’assurait pas le service de cars pour le lendemain… Le téléphone ne fonctionnait pas, si bien que Nourissier n’était plus accessible. Il neigeait comme en Russie du temps de Napoléon… Il ne me resta plus qu’à reprendre le train pour Paris. Il avait deux heures de retard ; je me suis embarqué à une heure du matin à Nîmes et j’ai voyagé debout jusqu’à Paris à travers une France toute blanche, mais pas innocente, sur laquelle floconnait l’hiver. J’étais crevé et tout le petit bénéfice de l’émission de télé s’est volatilisé dans les transports. Tout cela était, fut idiot ; si je ne pouvais pas ne pas songer à cette chambre sur le vide, à Fribourg, sur le vide du côté de la Sarine, sur le plein du côté de vos chambres, c’est à dire sur la plénitude de l’amitié. Certes, je n’exagère pas, ce fut des jours, pour moi, inoubliables. » 27 janvier. Lettre à sa mère de Paris. « Ma chère Maman, figure toi que je ne suis jamais arrivé à Uzès où m’attendait François Nourissier. Le train avait deux heures de retard à son arrivée à Nîmes. Il n’y avait personne à la gare et pour cause : les fils téléphoniques avaient été coupés par le froid et la neige. Nourissier n’avait reçu ni mon télégramme, ni n’était atteignable par le car, le taxi sauf si je payais 300– frs., une somme que je n’avais pas sur moi. Alors, je suis rentré à Paris dix heures plus tard et j’ai passé mon Nouvel an seul, car personne n’avait appris que j’avais été forcé de revenir sur mes pas. Que j’ai regretté d’avoir quitté la Suisse où j’aurais pu rester quelques jours de plus, passer la St Sylvestre avec toi, à Lausanne. C’était en plus une perte sèche d’argent un peu bête et bien inutile pour ma bourse déjà bien plate. / J’attends des nouvelles à propos du cinéma mais Nourissier est encore en Suisse avec la productrice. Ils seront de retour dans une semaine. »

21 mars. Lettre à Pierre-Olivier Walzer de Paris. « J’ai eu, à nouveau, un sérieux pépin biologique : une n[ouv]elle opération à Cahors par ce si amical médecin du Lot rencontré l’été dernier… […] Bref, une crise morale survenant par dessus tout… un bouquin en carafe que je n’ai plus le goût de reprendre… / Mais que ferai-je sans ton amitié, sans ta fidélité ? J’ai reçu l’admirable pleïade, Cros et Corbière, et je me demande si je t’en ai remercié… […] Mais j’aurai raison un jour de cette aboulie quand, enfin, j’aurai regagné un peu de santé. Pour cela, je me suis astreint à suivre un régime, à sortir moins, à plonger un peu plus en moi-même, non pour y écouter une plainte mais un chant encore, quelque chose qui ressemblerait à l’écho d’une fête ancienne (Il me semble que je paraphrase Rimbaud, mais, crois le, avec modestie.) / Charles Albert ? Bien sûr, tout [ce] que tu veux ! Ma correspondance vous appartient. J’avais cependant un projet, celui d’écrire une sorte d’hommage familier à Cingria, à l’aide de mes souvenirs, de ces quelques lettres qui me restent et demandent explication. Verriez-vous que je présente moi-même dans l’ouvrage que vous projetez (je crois) ? Je le ferai volontiers et je pense même que je le dois à la mémoire de CAC. Je n’ai plus envie de disperser des biens sans, justement, les décrire un peu, leur donner le décor de la maison où ils se tenaient. Une grande tendresse rétrospective envers Ch. Albert me revient parce que je vois chez lui l’essentiel et que j’ai oublié les griefs. D’ailleurs, ses défauts eux-mêmes, comme les miens, les nôtres, sont nécessaires à la compréhension des qualités. Il n’y a que les curés pour départager nos âmes, nos cœurs, nos cicatrices. Ils ont coupé en deux nos visages. / En un mot, ces lettres sont à vous même si vous refusez mes commentaires. J’ai trop d’affection pour toi – et d’estime – pour penser que tu leur (aux lettres) enlèveras ma part. Ce n’est pas de l’orgueil mais tu sais bien que nous sommes dans un temps où l’on veut assassiner les témoins, tout au moins les ignorer. / Quant aux Français qui ont des lettres de Ch. A. Cingria, épargne moi de les solliciter, de les relancer. Je sais trop le temps que je passerai sans doute en vain à les leur demander. J’ai l’expérience d’un numéro des N[ouv]elles. Littéraires sur-les-écrivains-suisses français-reconnus(célébrés)-par-les-Français que je n’ai jamais pu mettre sur pied car tous me filaient entre les doigts. Les promesses étaient fermes mais le brouillard épais. Puis je n’ai pas envie de courir après Dominique Aury (Paulhan), Mandiargues, Max Jacob (ses héritiers, bien sûr), Gide (Catherine), le Gallimerdier, Supervielle (qui a reçu des lettres de C.A.), la mère Tézenas, Claudel, Abdul (l’ami arabe mort il y a quelques années), voire même Strawinsky… etc… etc… / Pourquoi ne feriez-vous pas des démarches auprès des vivants et ceux qui représentent les morts, non plus d’une façon privée mais avec un papier à en-tête (Les amis de Ch. A. C.), un téléphone, un compte de chèques, une adresse quoi, assez officielle car les Français, progressistes ou pas, ont toujours été impressionnés par l’officialité et disposés à respecter la raison sociale. Leur vanité est émoustillée par les caractères d’imprimerie. C’est méchant, peut être, mais c’est exact. D’ailleurs, ce travers est universel. / Ne m’en veuille pas, cher Pierrot ! J’ai à écrire un bouquin, et surtout une grande envie de retrait… Ah ! j’oubliais, il y a Jouhandeau et Cocteau qui ont des lettres. Pour Cocteau, je puis en parler à son exécuteur testamentaire, tout au moins pour la littérature, Jean Denoël. Je puis aussi atteindre Jouhandeau s’il ne me crève pas dans les doigts. Ce sont gens fort amicaux et dévoués. / Ne sois pas déçu ! Je n’ose te demander de me répondre assez vite sur ma proposition, mais je te le répète, je suis prêt à renoncer si tu me le demandes aux commentaires autour des lettres que j’ai reçues du CAC. / Je t’embrasse ainsi que Simone / Georges » 29 mars. Lettre à sa mère de Paris. « Il se peut que j’aille dans le pays en avril, mais à la fin du mois. […] J’attends toujours le contrat me liant au film Nourissier Pierre Jean Jouve. Pour l’instant il n’y a rien. […] Ma santé n’est pas tout à fait excellente : tension et crises de foie. »

20 juin. Lettre à sa mère de Paris. « Je suis venu à Lugano dernièrement mais j’ai passé par Bâle, Zürich le Gothard… J’étais invité par la ville même pour une participation à une reunion littéraires entre romands, suisses alémaniques et italiens. Mes trains ont été payés, cela va de soi, sans quoi je n’aurais pas pu me rendre au Tessin. […] Je demeure encore à Paris jusqu’à la mi-juillet. Ensuite, j’irai dans le Lot. / Je t’embrasse tendrement. » 28 juin. Lettre de Paris au directeur de la Librairie Arthème Fayard. « Cher Monsieur, / Votre lettre du 16 juin est allé me chercher et m’attendre quelque peu à mon adresse d’été: Le Grès Calvignac. En réalité, je ne suis pas encore parti dans le Lot car ma mère étant gravement malade en Suisse, je m’attends d’être rappelé auprès d’elle à tous instants et mieux vaut partir de Paris que d’une province isolée. Ainsi, je suis encore à Paris pour quelque temps. / Je n’aurai pas l’outrecuidance de plaider auprès de vous une innocence, une non culpabilité que les apparences démentent impitoyablement. Il est bien vrai que mon retard à livrer le premier manuscrit a frisé l’indécence – le Villon est dans les mains d’une amie qui vérifie et indique, comme elle l’a fait pour les autres peintres que ma plume a traités, les dates et les oublis – mais si je puis effacer mes fautes, je vais tenter de vous demander de m’accorder un peu d’indulgence. J’écris lentement. J’ai dû apprendre pour la rédaction de ce volume des disciplines de recherches dont je connaissais mal l’usage. J’ai été dérangé, justement, par la maladie de ma mère, l’année dernière par de propres ennuis de santé. Il m’est incombé d’avoir à régler à Lausanne la situation maternelle, d’organiser un déménagement, un départ en clinique, d’entreprendre des démarches auprès des Autorités communales pour obtenir un secours… bref, de perdre du temps dans un pays qui bien qu’étant le mien, ne pouvait pas m’offrir la documentation et la tranquillité que j’ai à Paris. Je veux bien admettre que vous n’avez pas à entrer dans ces détails personnels, car chacun de nous a parallèlement à sa vie professionnelle des soucis plus ou moins grands. Mais, enfin, je vous sais assez attentif pour provoquer chez vous un mouvement d’indulgence à mon égard et je vous en remercie. / Je ne vous cacherai pas que la brimade, car comment appeler cela autrement, que votre contrôleur de gestion a cru devoir m’imposer en coupant les vivres a partir du mois d’avril 1971, n’a pas facilité les choses. Cette punition dont je souris plus qu’elle ne me révolte et qui me ramène au temps des écoliers, a fatalement rendu plus difficile une besogne qui pour être continuée n’en demande pas moins de ne pas trop souffrir de privations d’argent. Je fus donc obligé d’entreprendre d’autres travaux, tout en me levant chaque matin avec une conscience plus alourdie, je veux dire une mauvaise conscience. J’eusse préféré les verges du père Fouettard. / Soyons sérieux ! Ce troisième tome pour lequel vous me donnez un délai raisonnable, et je vous en remercie, je sais qu’il me sera plus aisé de l’honorer puisqu’il s’agira de trente peintres encore en vie, pour la plupart vivant à Paris. J’en connais quelques-uns ; je serai donc à la source des renseignements. Il n’y aura pas cet excès de bouquins à compulser et que je me suis, pour le premier tome, obligé à lire attentivement. Tout ira plus vite, en même temps que tout sera plus vif, plus personnel car je compte beaucoup sur les conversations que je prendrai si possible au magnétophone. / Je suis donc en mesure de vous dire avec une solennité absolue, que je serai prêt à la date que vous me proposez, soit à la fin mai 1972. Je vous le promets, je vous le jure. Naturellement, je pense que vous léverez à cet effet l’interdit matériel dont je suis victime depuis avril. Je vous en remercie d’avance. »

18 juillet. Lettre à Bertil Galland. « Mon cher Bertil, que de silence entre nous ! J’aurais aimé vous voir lors de mon dernier voyage en Suisse, mais c’était du côté de Lugano et par le Gotthard. c’était tourner le dos à la Suisse romande. (J’étais invité par le Municipio) / F.N. m’a dit, écrit que vous aviez dîné à Caux, chez lui, en compagnie de Jacques. Je suis bien heureux que ces liens entre lui et vous se soient fortifiés. Je crois y être pour quelque chose. / Si je vous écris aujourd’hui, c’est pour pousser un cri d’alarme. […] Mais voilà, je suis dans une dèche effroyable… tout d’abord je gagne très, très modestement ma vie et j’ai toutes sortes de pépins : dentiste, impôts, maladie… Des impôts ? C’est pas croyable, mais enfin ils sont là. / Je ne suis pas parti en vacances tout au moins dans ce petit pigeonnier que l’on me prête dans le Lot. Même le voyage en 2ème classe est trop cher pour moi et là-bas il faut vivre. Cependant, je voudrais partir ; j’en ai besoin. […] Je voudrais revoir mon roman qui, je le sais, paraîtra chez vous et chez Grasset. Peut-être que Bernard Privat me fera une avance si vous voulez bien l’y pousser, tout au moins le lui suggérer. / Ah ! Bertil, croyez le, il faut que je sois bien malheureux pour vous écrire tout cela. J’ai toujours caché ma pauvreté le mieux possible, jusqu’à laisser croire aux amis que je vivais de miracles. Mais le miracle est, peu à peu, un bourbier. / Dites-vous que j’ai beaucoup de peine à travailler dans ces conditions. / Pourtant, dites à Jacques [Chessex] qu’il aura – vous aussi, bien sûr – un texte pour le prochain no d’Ecriture. »

4 août. Lettre à sa mère de Calvignac. « Un grand merci pour tes vœux qui me sont allés droit au cœur. Je prends un âge qui va, bientôt, ne plus être très gai à fêter, mais il en est ainsi, le monde avance et peu à peu se passera de nous. […] Il est possible que j’aille en Suisse vers septembre, toujours à cause de ce film Nourissier-Jouve. » 20 août. Lettre, de Calvignac, à un huissier de Justice à Paris ; cet huissier est mandaté pour une dette de dix francs français correspondant à un résidu de la redevance télévisuelle. 21 août. Lettre, de Calvignac, à une société d’assurances à Paris, pour demander un délai jusqu’au 10 septembre pour le règlement d’une dette de 250 francs français. 31 août. Lettre dactylographiée de Bertil Galland, en-tête des Cahiers de la Renaissance Vaudoise. « J’avais avec moi votre argent – mais j’avais oublié votre adresse du Moulin. […] Il s’agit, je le confesse, d’une modeste somme de 500 francs suisses, premier acompte pour le roman qu’il serait enthousiasmant de publier, comme Carabas de Chessex, chez Grasset en France, aux CRV en Suisse. Moi : d’accord. Nourissier : d’accord. Je voudrais, pour aller de l’avant, avoir la confirmation de l’accord de Grasset par Privat, et savoir quand vous remettez votre manuscrit. »

22 septembre. Lettre à sa mère de Calvignac. « Ma bien chère Maman, / je rentre dans une semaine à Paris. Il n’est donc plus nécessaire que tu m’écrives ici. / J’avais éspéré faire un saut en Suisse pour accompagner Nourissier en Italie, mais il semble que le projet se soit noyé. Ce n’est pas le seul. / Ici, il commence à faire froid et du vent. La maison n’a pas assez de confort pour que j’y demeure plus longtemps. Puis, à la longue, je commence à m’ennuyer. […] J’éspère qu’un jour, enfin, nous pourrons aller passer ensemble quelques jours dans un bon hôtel suisse ou italien. Jamais rien ne s’arrangera pour moi. »

28 octobre. Est à Paris.

17 novembre. Lettre à sa mère de Paris. « Je suis, en effet, demeuré silencieux depuis mon retour du Lot. C’est que j’ai eu pas mal d’affaires à règler et que j’ai perdu mon chat, mort d’une leucémie à 6 ans. Cela m’a beaucoup chagriné. Il était un petit compagnon délicieux, car je suis destiné à vivre tout seul jusqu’à la fin de mes jours. On ne sait trop pourquoi. / Oui, je viendrai en Suisse assez prochainement, vers la fin de ce mois. Je dois me rendre à Fribourg, à Berne et en Valais. Naturellement, je passerai par Lausanne un ou deux jours. / Ma santé n’est guère bonne. Je commence à ressentir les méfaits de l’âge. Mon foie n’est pas très vigoureux et, souvent, je supporte assez mal les repas trop nombreux que je fais hors de chez moi. La mode des sorties, à Paris, des dîners commence aussi à me peser. Si j’en avais les moyens, je vivrais à la campagne et, qui sait, je reviendrai au pays. J’ai fait mon temps de Paris. Je me vois volontiers dans la campagne valaisanne, mais sans doute suis-je destiné à continuer à vivre à Paris et en France. » 18 novembre. Lettre à Pierre-Olivier Walzer de Paris. « Mon bien cher Olivier, / Ne crains rien ! Je t’apporterai moi-même, vers le 10 décembre, ma correspondance CAC. J’ai déjà ouvert des caisses mises à la cave et retiré ce qui nous intéresse. – Mon Dieu, quand j’y pense, jamais je ne verrai mes merveilles classées, ordonnées ! Je suis de l’espèce de Cingria – / C’est vrai, je serai en Suisse pour 20 jours, ceux de décembre. Berne sera sur mon chemin. / J’ai eu un très, très grand chagrin : Mousse, le beau et gentil chat qui vivait avec moi, est mort il a 4 semaines, d’une leucémie. Il n’avait que six ans. Mon chagrin a été immense. Il est là encore et je le garderai toujours. Vous me comprenez tous les deux. Je vous embrasse / Georges / P.S. J’oubliais ceci : la famille Claudel s’étonne gentiment que tu n’aies, que vous n’ayiez pas répondu à son invitation à Brangues pour l’été prochain. Elle compte que je vous convaincrai ; j’y serai et probablement Jaccottet. Je vous envoie des papiers. Répondez et si vous ne voulez pas le faire à l’Association, répondez à moi. / VENEZ ! »

7 décembre. Lettre à sa mère de Paris. « Ma chère Maman, / je serai en Suisse dans 3 jours. D’abord à Fribourg d’où je te téléphonerai. / Je resterai dans le pays une dizaine de jours. »