1953

Année des 39 ans, d’un long séjour à Gordes pour y écrire La Vaisselle des évêques, de la rupture avec Paule.

5 janvier. Lettre à Gustave Roud de Paris. 7 janvier. Lettre à sa mère de Paris. « Ecoute-moi lundi prochain 12 janvier sur Paris-Chaîne Nationale vers 21 heures, émission Belles-Lettres de Robert Mallet et Pierre Sipriot. Tu entendras une histoire de chien que j’ai écrite et que lira un comédien Louis Arbessier qui jouait dans “Nous sommes tous des assassins”. / Alors Tante Cecile a eu la délicatesse de venir te voir le soir de St Sylvestre. […] Quant à moi j’ai passé avec Paule un très simple et agréable réveillon. J’éspère que nous pourrons bientôt prendre des décisions importantes pour l’avenir mais je ne brusque rien de peur de tout gâter. Je t’en parlerai donc à temps voulu. » 9 janvier. Carte postale à sa mère de Paris, avec collage du programme de la radio « National » pour le lundi 12 janvier de 21 h 45 à 22 h 45 : « Belles Lettres, revue littéraire radiophonique de Robert Mallet et Pierre Sipriot ». Avec : « Georges Borgeaud (Prix des Critiques 1952) : Gitan le chien ».

9 février. Lettre à sa mère de Paris. « … une grande lassitude, une envie de dormir, une éspèce de dépression nerveuse, occasionnée par rien de bien précis mais là tout de même. / Mon roman n’avance pas comme je le voudrais et l’hiver rigoureux, avec ce brouillard parisien constant, m’a, un peu, découragé. […] Je ne pense pas venir en Suisse pour travailler plus calmement. Je crains l’atmosphère Bosshard, un Bosshard qui tourne en rond, buveur et excité. Cela ne me convient pas quand je travaille. / Je pense donc accepter une autre proposition beaucoup plus agréable et fort enviable […], celle que m’a faite, il y a 4 jours, Jean Giono, de passage à Paris, et qui veut m’inviter un mois à Manosque, chez lui, justement pour y travailler car Giono est un dur travailleur. […] Mes affaires avec Paule semblent prendre forme. Dans ce cas nous nous marierons cette année et j’en serai heureux. Naturellement tu seras de la fête. / Figure-toi que Giono m’a proposé de le tutoyer ; enfin c’est une réelle amitié entre nous et je t’assure qu’elle n’est pas basée sur l’intérêt. » 28 février. Lettre à sa mère de Paris. « Ma chère Maman, je pars tout à l’heure pour le week-end à Angers, enfin près d’Angers, invité par le frère de Daniel Simond qui a un domaine dans la campagne. Je m’en réjouis d’autant plus qu’il fait, enfin, extrêmement beau et que nous sortons, peu à peu, du coton et du froid de l’hiver. / Il est vraisemblable que vers la fin mars je parte pour la Suisse où je resterai une dizaine de jours après quoi, toujours dans la voiture de Simond, je me rendrai à Gordes où j’achèverai en paix mon roman, non loin de Giono chez qui j’irai. […] Si je ne te parle pas davantage de Paule c’est que je ne veux rien dire avant qu’un décision ait été prise. Je ne veux pas vendre la peau de l’ours avant qu’elle soit percée. Mais, ces jours-ci, une décision se prendra et tu seras informée. […] Corinna Bille m’a envoyé son livre qui n’est, ma foi, pas très bien réussi. Elle a tort de vivre enfermée, comme elle le fait, en Valais où l’on est mille fois plus provincial qu’ailleurs. Je lui ai écrit ces jours-ci. / A propos, il paraît que de Ziégler veut consacrer (ou a, déjà, consacré) une émission à mon Préau. L’as-tu entendue ? »

9 mars. Lettre de Gaston Gallimard qui envoie un chèque d’avance et attend avec impatience le second roman de GB dont il aimerait connaître le titre définitif le plus tôt possible. D’après la lettre de GB à sa mère du 06.05.53, c’est Gaston Gallimard qui a proposé de modifier le titre originel du second roman La Principauté (qui deviendra La Vaisselle des évêques). 15 mars. Lettre à sa mère. « J’ai du travail, en[tre] autre[s] pour le Figaro lit. dont tu achèteras (ou je te l’enverrai) le numéro de samedi prochain. Tu y liras un article de moi sur un petit voyage fait, avec D. Simond, en Anjou, chez son frère. / Simond va venir à Gordes, y passera. Il t’apportera une photo de bibi avec Jean Giono. Tu viendras à Gordes et tu prendras le Préau relié. / D’autre part, j’ai un traitement chez le dentiste qui est long et délicat. / Je serai à Gordes le dimanche 29 mars et y resterait le temps d’achever mon livre. Ne t’inquiète pas, mon livre est avancé. Je refais les passages qui ne me donnent qu’une demi satisfaction. / Jaccottet est venu me voir ; plutôt, je suis allé le voir. Il était gentil. Il a donné sa démission chez Mermod. » Fin mars. Arrivée à Gordes.

Avril. Gordes. Photo avec Daniel Simond légendée « Gordes. Avril 53 ».

Mai. Gordes. 6 mai. Lettre à sa mère. « Tes fleurs de La Vaux sont ravissantes et je les ai mises en vue sur ma table de travail. Tes attentions me touchent et je t’en remercie. Ma table de travail, dis-je. Il s’agit bien d’elle car, depuis que les visites ont cessé, je me suis jeté dedans à corps perdu. La vaisselle des Evêques est en réalité le nouveau titre de la Principauté. L’éditeur, pour beaucoup de raisons à la fois commerciales et typographiques, m’a conseillé de changer le titre premier contre un autre plus explicite. Sans vouloir m’imposer ce changement, je me suis rallié à ses arguments. En réalité, sa suggestion est heureuse car entre le mot Préau et Principauté, il y a trop d’analogies euphoniques et typographiques. / Tu verras de quoi il s’agit en le lisant, d’une vieille légende, en deux mots, concernant Glérolles au pied duquel les évêques, avant de fuir en Savoie, chassés par le Réforme, avaient jeté de leurs barques chargées leur vaisselle d’étain que les jours de tempête, les locataires du château entendent remuer au fond du lac. / Oui, Simond est toujours ici bien que cela m’ennuie un peu et bien davantage encore la publicité faite autour de notre séjour à Gordes, vues les mœurs du monsieur. Mais j’agis en diplomate pur car le bonhomme en question fort influent à la Sté. des Ecrivains Suisses a suggéré à Perrochon, notre Perrochon de Payerne, de faire voter par la Sté. des Amis des Lettres et des Arts dont H.P. est Président, une bourse afin de me permettre d’achever mon roman. Je ne sais si D. Simond obtiendra gain de cause mais cela vaut bien la peine de le ménager un peu. Ainsi suis-je obligé d’en venir là, Philippe Jaccottet, Maurice Chappaz et bien d’autres ayant déjà obtenu ces subventions. Je ne vois pas pourquoi j’en serai moins digne qu’eux. Voilà, l’unique explication de ma tactique car, en soi, Daniel Simond n’est guère amusant, ayant comme tous les Vaudois les fesses un peu serrées. / il paraît que Chappaz a sorti un livre intitulé “Testament du Rhône” et qu’il éspère, avec lui, gagner le prix Rambert. Naturellement, je ne l’ai point reçu mais je le recevrai par ailleurs. Tu me tiendras au courant du bruit, de la rumeur qu’il fera en Suisse française. / J’ai eu la visite ici de Bosshard et de sa femme qu’accompagnaient les Martenet et C.F. Landry. Ces derniers sont restés pour un repas et les Bosshard une semaine, gênant mes plans, prenant mon temps. Bosshard est complètement saoulé par l’amitié et l’intérêt que lui témoigne Charlie Chaplin. A la longue, mes oreilles pendaient sur les joues d’entendre rabattre ces histoires. Et puis la divine bouteille… toujours aussi présente. » 22 mai. Lettre à sa mère de Gordes. Il lui propose de venir à Gordes en voiture avec des amis suisses.

Juin. Gordes. 17 juin. Lettre à sa mère de Gordes. « J’ai eu, ma chère Maman, beaucoup de plaisir à te voir dans mon domaine d’été. […] H.L. Mermod et sa femme ont passé 48 heures dans le pays. […] Puis les Vaudou ont passé ; Philippe Jaccottet passera avec sa femme en juillet. Ma maison est décidément un rallye. / Simond m’a expédié quelques photos prises au Béluguet sur lesquelles on te voit mais il me dit qu’il te les expédie aussi. […] Ma marraine m’a remercié pour l’aquarelle de L. Fiaux. Je suis content de lu avoir fait ce plaisir et je te remercie de la lui avoir donné. »

Juillet. Gordes. Absence d’une dizaine de jours au début du mois. 8 juillet. Lettre d’André Frénaud demandant des nouvelles des « cloches des eveques » (La Vaisselle des évêques). 17 juillet. Lettre à sa mère de Gordes. « Ma chère Maman, ne m’en veuille pas trop de mon silence. Tu le comprendras aisément : j’ai rompu avec Paule, plutôt les choses se sont défaites d’elles-mêmes et, tu peux bien le penser, cela n’a pas été facile de surmonter mon chagrin car j’aimais vraiment cette femme. / Etant assez malheureux de demeurer seul dans ma maison durant ces jours là, j’ai demandé à des amis voisins, le peintre Buffet et Jean Giono, de venir me chercher. J’ai donc passé quelques jours à Naux, près Manosque, chez Buffet. Tout a été mieux dès que j’ai été entouré et un peu gâté. La maison, encore plus isolée que la mienne, avait les suprêmes conforts et cela m’a retapé. Jean Giono que j’ai vu quelques fois est un ami, fut un ami attentif. Mais je n’avais guère de goût pour écrire à quiconque. / Il y a dix jours à peine que je suis rentré et j’ai trouvé devant ma porte Bosshard et sa femme. Je les ai reçus assez froidement sans leur proposer de partager avec moi la maison. Cela a eu l’air de les vexer et ils sont partis rapidement. » 31 juillet. Lettre d’André Frénaud disant ne pas vouloir aller à Gordes malgré « votre insistance amicale ».

Août. Gordes. Fin du mois. Absence de quelques jours pour aller en Suisse.

Septembre. Gordes. 5 septembre. Lettre à Pierre-Olivier Walzer. « Mon bien cher Olive, tes deux lettres sont arrivées ici où je viens de rentrer après une dizaine de jours dans la mortelle Helvétie. Je te réponds à la hâte et ma réponse, hélas, sera négative. Je rentre à Paris au début d’octobre et ne pense pas le quitter durant 8 mois. Les parisiens qui t’ont informé de la vacance de mon logis pour l’hiver sont fort mal renseignés et, surtout, basent leurs informations sur aucun élément qui pût ressembler à cette rumeur. » Même jour. Lettre à sa mère de Gordes. « Ma chère Maman, j’ai fait un voyage assez pénible car je fus debout à partir de Lyon sous un ciel de plomb. J’ai retrouvé ma maison et mon chat, qui boudait au point d’inquiéter ceux qui le nourrissaient. […] Je te remercie profondément pour toutes tes gentillesses. J’ai été touché malgré ma nervosité. Je suis nerveux pour beaucoup de choses et particulièrement à cause de mon roman. Ecrire un livre est un effort psychique que tu ne peux pas concevoir. Enfin, j’éspère qu’il sera bon ; son succès ne m’intéresse qu’ensuite. » 27 septembre. Arrivée d’André Frénaud à Gordes.

10 octobre. Lettre à sa mère de Gordes. « Ma chère Maman, j’ai à nouveau des visites qui, d’ailleurs, sont agréables : le poète Frénaud et sa femme. Mais je pense être à Paris dans 4 à 5 jours, par conséquent tu peux m’écrire là-bas. / Figure-toi que j’ai eu la visite de Maurice Chappaz […]. A partir du 7 octobre, tu pourras m’écrire à Paris où je me réjouis de me retrouver car maintenant j’en ai assez de la solitude. »

2 novembre. Lettre à sa mère de Paris. « Daniel Simond que j’ai chargé de te rassurer t’aura dit, j’éspère, les soucis qui sont inhérents à un retour de Paris, après 7 mois d’absence. Le pire est certainement celui de risquer de perdre mon appartement. Je me démène chaque jour pour le sauver et je suis même dans les mains d’un avocat. Je pense que cela comptera un peu dans la balance où je vais être pesé par le gérant, dans le cas particulier, une gérante. / A cela se joint ma mauvaise situation financière qui, je l’éspère, va pouvoir s’améliorer sans trop tarder si toutefois la promesse de Simond arrive à exécution. Ce dernier m’a répété que le fond des Arts et des Lettres de Lausanne me verserait un petit viatique. Nous sommes en novembre et rien n’est venu et rien n’apparaît à l’horizon, sauf l’assurance de Daniel Simond. » 26 novembre. Lettre à sa mère de Paris. « A propos de mon appartement, la solution est heureuse. Je vais l’avoir en mon nom au début de 1954. […] Simond m’a écrit une lettre pour m’informer que “les Fonds des Arts et des Lettres” avaient voté une bourse pour moi mais je n’en ai encore aucune nouvelle et je m’inquiète aussi de ce silence. »

2 décembre. Lettre à sa mère de Paris. « Ma chère Maman, merci de tes nouvelles ! Je suis triste que cela n’aille pas si bien pour toi. Mais, un jour, j’éspère que je m’en sortirai et t’en sortirai aussi. Mon second livre aura du succès et je verrai s’élargir la route pour moi et pour toi. / Mais le conseil de journalisme que tu me donnes ne me concerne pas car je ne suis pas un journaliste mais un écrivain-romancier. On ne peut pas être à la fois l’un et l’autre. Je ne veux, en d’autres mots, aucunement commercialiser mon talent. C’est une détermination personnelle que personne ne pourra jamais attaquer ni menacer. […] J’ai donné des textes à la Nouvelle nouvelle revue française mais il y a tant de gens à passer avant moi que je ne pense pas être publié avant février. Malheureusement on est payé seulement à la parution ; alors il faut attendre avec patience. » 10 décembre. Lettre à sa mère. « La Gazette de Lausanne m’a fait, par l’entremise de Pierre Béguin, une proposition de collaboration. Ce n’est déjà pas mal si cela réussit. J’attends la visite de Jotterand qui me dira ce que l’on attend de moi. […] Ici il fait un temps très doux et maladif. J’ai eu une sérieuse grippe d’une semaine qui m’a amoindri mais aujourd’hui je reprends de l’essor et je t’écris ce mot qui, peut-être, te désolera. »